LA MEMOIRE - EUROPE
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Philisophie
LA
MEMOIRE - ELEMENT INDISPENSABLE DE L’AVENIR DE
L’EUROPE
par Klaus SCHUMANN (Président LIONS METROPOLE EUROPE 2006/2007)
Les 30 ans de Strasbourg-Métropole-Europe étaient l’occasion de rappeler le caractère transfrontalier et européen de notre Club, sa mission d’origine de renforcer les liens humains entre les deux rives du Rhin ; d’être une passerelle pour des idées et des initiatives communes.
En trois conférences, nous avons évoqué la contribution importante de la coopération transfrontalière à la construction et l’intégration européennes, ici sur le Rhin comme ailleurs en Europe, y inclus en Europe centrale et orientale.
Pour évoquer, à côté de la force pragmatique des coopérations économique, culturelle, scientifique ainsi que dans les domaines juridiques, de la sécurité et de l’environnement, également l’élément psychologique et politique indispensable à une véritable réconciliation et coopération dans la confiance , j’ai proposé « le rôle de la mémoire » comme thème pour ce soir. Elle est composante de l’Histoire, de l’histoire vécue, de l’histoire décrite, de l’histoire interprétée, de l’histoire manipulée….
La mémoire du passé est constamment présente dans notre vie de tous les jours tant à travers des événements politiques que culturels.
Les quelques exemples des derniers mois et semaines en sont l’illustration :
Le rectorat de l’Université de Strasbourg organise régulièrement des « Café histoire » (au Snack Michel) permettant des rencontres entre des universitaires et un public intéressé :
• en février le Prof. Alfred Wahl présentait sa plus récente publication sur « La seconde histoire du nazisme dans la RFA depuis 1945 »
• en mars (dans dix jours) un Professeur parisien présentera le sujet du « colonialisme »
Quant à cette dernière problématique, le mensuel « L’Histoire » consacre son numéro du mois de mars à « Colonisation - Les massacres oubliés ». Quand le Président Chirac accueillait le 16 février dernier le 24è Sommet France-Afrique, la presse titrait : « Le crépuscule de la ‘FRANCAFRIQUE’ ». Le dernier Festival de Cannes avait fait un triomphe au film « Indigènes » célébrant le comportement héroïque des tirailleurs africains lors de la Seconde Guerre Mondiale.
Mais pour revenir à l’avenir de l’Europe, celui-ci reste toujours tributaire de la mémoire de son passé :
• depuis l’automne 2006 l’histoire-roman de l’ascension d’un jeune SS « Les Bienveillantes » de Jonathan Little bat tous les records de vente en librairie ;
• le 18 janvier dernier le Président de la République rendait hommage au Panthéon aux Justes de France ayant sauvé les Juifs de la déportation ;
• quelques jours plus tard c’était la mort de Maurice Papon qui rappelait le rôle ambigu du régime de Vichy à cet égard ;
• par ailleurs, Alfred Wahl, dans son étude, rappelle les dizaines de milliers de « Papon » qui ont survécu administrativement et politiquement en Allemagne après 1945 et ce jusqu’à nos jours ;
• le « coming-out » de Günter Grass, en été dernier, a démontré que « 60 ans après » la mémoire reste vivante et controversée ;
• il y a aussi, par exemple, l’attitude des actuels dirigeants politiques de la Pologne ; elle semble être irrationnelle et marquée par un nationalisme ombrageux. Oubliée l’image forte d’un Willy Brandt agenouillé devant la plaque commémorative du Ghetto de Varsovie en 1970 . Le projet d’un gazoduc russe-allemand sous la Baltique est carrément assimilé à un nouveau pacte germano-soviétique, comme il a été signé par Ribbentrop et Molotov en 1939 ;
• fin février la Russie protestait vivement contre le projet d’enlèvement à Tallinn, la capitale de l’Estonie, d’un monument dédié aux soldats soviétiques ayant libérés l’Estonie du nazisme. Par contre, pour nombre d’Estoniens ce monument est un vestige inacceptable de l’annexion de leur pays par l’URSS ;
• également en février sortait en librairie les « Carnets de guerre – De Moscou à Berlin 1941 – 1945 » de Vassili Grossman, auteur russe décédé en 1964. Il décrit le quotidien de la « grande guerre patriotique » et du régime stalinien. Quand, de son vivant, le manuscrit fut transmit aux échelons supérieurs du Parti, Mikhaïl Souslov, chef-idéologue du PCUS, lui annonça que son roman ne pouvait pas être publié avant deux ou trois cents ans.
Je reviendrai évidemment sur le rôle de la mémoire du nazisme et du communisme/stalinisme dans le contexte de la construction européenne.
Juste encore quelques exemples de l’actualité qui montrent que la mémoire reste un fardeau pour le quotidien européen :
• l’Espagne est encore malade de son passé ; après une transition
démocratique non-violente à la fin des années 1970, les stigmates du franquisme marquent encore aujourd’hui la société espagnole;
• le 26 février dernier, l’arrêt de la Cour Internationale de Justice qualifie de génocide le massacre de 8 000 musulmans à Srebrenica en 1995, mais écarte le fait que la Serbie ait commis de génocide en Bosnie durant la guerre 1992-1995. Le Général Mladic, bourreau de Srebrenica et accusé de crime contre l’humanité, peut toujours compter sur une très large complicité publique. Par ailleurs, avec la continuation de la controverse quant au statut futur du Kosovo, une grande partie des peuples sur le territoire de l’ex-Yougoslavie restent toujours, et malgré la perspective européenne, des prisonniers de leur mémoire ;
• l’assassinat le 19 janvier dernier d’un journaliste turco-arménien, Hrant Dink, par un fanatique téléguidé, nous rappelle la problématique de la mémoire et du pardon liée aux massacres subis par le peuple arménien au début du XXème siècle. Pour l’Arménie c’est un génocide et elle demande condamnation, pardon et repentance. Pour la Turquie, il y a eu des souffrances incontestables, mais dont la responsabilité incombe à un régime du passé. Elle demande un travail commun de mémoire des historiens des deux pays.
Si, malgré tout, les Européens semblent avoir fait le bon usage de la mémoire de leur passé néfaste, ceci n’est pas encore le cas pour d’autres parties du monde :
• dans la région Asie-Pacifique, le Japon est toujours critiqué par la Chine et les autres peuples de ne pas avoir fait son travail de mémoire et de maintenir la vision officielle d’une mémoire sélective, voir d’une amnésie générale, quant à la présentation de l’expansionisme japonais en Asie dans les années 1930 et 1940. Le sanctuaire Yasukumi à Tokyo, où sont vénérés les criminels de guerre condamnés à l’issu de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que ceux qui ont mené les opérations coloniales, jouit toujours d’une reconnaissance officielle. C’est seulement au courant des années 1990, et sur des initiatives locales, que quelques musés de commémoration ont été créés qui remettent en cause la représentation officielle de l’histoire en montrant un Japon également agresseur et responsable de souffrances immenses infligées aux autres peuples de la région ;
• pour les Etats-Unis les effets des bombes sur Hiroshima et Nagasaki relevaient, jusqu’au début des années 1950, du secret militaire et l’on ignorait ce qu’enduraient les survivants irradiés. Depuis, un travail de mémoire a été fait qui trouve également son expression dans deux films récents et remarquables de l’acteur et réalisateur, Clint Eastwood. Après « Mémoire de nos pères », un film qui décrit du côté américain la bataille sanglante d’Iwo Jima en transmettant le souvenir par la création d’une mythologie à travers la photo célèbre du groupe de marines plantant le drapeau américain sur cet îlot rocailleux du Pacifique. Actuellement vient de sortir son deuxième film « Lettres d’Iwo Jima » racontant la « même histoire », mais adoptant la vision et le vécu des Japonais ;
Je m’arrête ici avec mes références au travail de mémoire en dehors de l’Europe qui sont loin d’être complètes…. si nous pensons aux Khmers rouges… ou au génocide ruandais…., mais également à l’exemple remarquable de l’Afrique du Sud avec sa « Truth Commission »…..
Pour ce qui est de l’Europe, nous constatons que la mémoire de son passé récent a provoqué un choc salutaire :
Le cri d’après-guerre « PLUS JAMAIS CA », c’était le souvenir de deux horribles guerres à dimension mondiale avec des dizaines et des dizaines de millions de morts, en grande majorité des civils. C’était la mémoire de régimes autoritaires et totalitaires, dont celui du nazisme allant jusqu’au génocide délibéré d’un peuple, l’extermination industrielle et bureaucratique des Juifs d’Europe….l’organisation de l’horreur sans précédent.
La dignité humaine a été bafouée à travers l’ensemble de l’Europe.
Cette mémoire du passé était suffisamment récente et forte pour générer un réveil, pour générer la rupture avec une histoire qui semblait se répéter éternellement à travers des conflits et des guerres sanglants. Après le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale surgissait une volonté de rupture avec des clichés et stéréotypes récurrents diabolisant l’autre, le voisin, l’ennemi éternel.
Cette rupture était seulement possible grâce à l’exercice de la mémoire, y inclus la volonté de faire le procès des auteurs des horreurs du passé.
La mémoire, c’est le rappel du vécu, c’est l’image qui reste incrustée dans la tête, l’image qui peut devenir cauchemar. La mémoire c’est le témoignage oral, c’est le récit écrit, c’est l’image qui devient tableau ou pierre sculptée… Cette multitude de mémoires individuelles ou collectives deviennent partie intégrante de l’histoire dans son ensemble reconstituée par les scientifiques.
La mémoire c’est le lieu du souvenir, le champ de bataille, le champ de ruines, le camp ; c’est le musé de commémoration , c’est la date ou le monument à la gloire d’une victoire ou la date ou le monument au souvenir d’une défaite…
La mémoire, dans sa forme écrite ou bâtie peut inciter à prendre conscience, à tirer des enseignements ; elle peut ainsi mener à la repentance/ Reue. Mais elle peut également inciter à l’aveuglement nationaliste et revanchiste.
C’est pourquoi, la mémoire est un élément décisif pour l’Europe, son passé, son présent et son avenir.
Le choix de l’après-guerre était clair : « PLUS JAMAIS CA ». Ainsi la mémoire est devenue symbole de réconciliation et le moteur de la coopération et de l’intégration européennes.
La terre d’Alsace en est riche en symboles : les champs de batailles de l’Alsace du Nord, le Hartmannsweilerkopf dans les Vosges, la Ligne Maginot, le Camp du Struthof, le Mémorial de Schirmeck…. témoignent des trois guerres du passé et de leurs horribles conséquences.
L’Europe dans une grande partie, à savoir l’Europe occidentale, a vécu pendant les 60 dernières années un moment extraordinaire et sans précédent de son histoire ; une période de paix, une stabilité politique, économique et sociale relative.
C’est en 1989/90 avec la chute du Mur, et avec lui, du « communisme triomphant » en Europe centrale et orientale, que pour l’ensemble du continent et de ses populations s’est réalisée cette perspective d’une véritable coexistence pacifique, d’une construction et intégration européennes.
Cette image globale n’est évidemment et malheureusement pas toute la vérité, pas toute la réalité.
Nous nous souvenons tous des guerres, drames et horreurs intervenus sur le territoire de l’ex-Yougoslavie entre 1991 et 1999. Ce n’était guère par naïveté, mais surtout par ignorance et négligence que nous sommes tombés des nues quand le drame est arrivé. Nous nous sommes trop facilement accrochés à la soit-disante infaillibilité de notre « credo » de 1945 : une telle chose ne peut plus jamais arriver en Europe.
En effet, le MAUVAIS USAGE DE LA MEMOIRE était pour beaucoup dans le déclenchement de la tragédie yougoslave.
Malheureusement il existe encore de multiples foyers de tensions et de conflits potentiels, en particulier sur le territoire de l’ex-Union Soviétique, tels que la Transnistrie, l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, le Haut-Karabakh, la Tchétchénie…. Il s’agit de situations que l’on maintient ou que l’on laisse pourrir pour des raisons de géopolitique, de pouvoir, d’influence, voire de trafic mafieux….
Je ne peux non plus pas oublier Chypre : île divisée ; une situation européenne inacceptable et lourdement chargée par le poids de la mémoire et de sa lecture.
La mémoire, et surtout, la gestion de la mémoire, était, est, et sera un facteur décisif pour l’Europe et son avenir.
Nous, les différentes communautés, les peuples, les nations, pouvons être hantés par la mémoire. Mais nous pouvons également être libérés d’une histoire qui ne semble être qu’une éternelle répétition . Ceci demande un exercice ouvert et honnête de mémoire. Ceci demande la volonté d’entamer un avenir commun, sur des bases de confiance, de respect mutuel et de convictions et valeurs partagées.
La « success-story » de la construction européenne est certainement la preuve qu’il ne s’agit pas d’une utopie.
Si l’Europe est devenue un peu le « continent de la mémoire », le bon exemple , le modèle pour d’autres régions du monde, c’est, en effet, grâce au BON USAGE DE LA MEMOIRE ; c’est grâce à la détermination d’un nombre d’hommes d’Etat de défier une histoire qui se répète, de s’engager sur le chemin de la réconciliation, de la reconstruction, et de la mise en route d’une nouvelle Europe, basée sur des valeurs et principes reconnus et respectés en commun, basée sur des institutions d’une démocratie pluraliste.
N’oublions pas que le choix de Strasbourg en 1949 comme siège de la première institution politique européenne, le Conseil de l’Europe, était un choix délibéré. Strasbourg, une ville sur la frontière ; une frontière et une ville combattues durant des siècles. Elle avait vocation de devenir le symbole de la réconciliation franco-allemande et ainsi de la construction européenne sur des bases nouvelles.
Réconciliation et confiance mutuelle n’étaient possible qu’à condition de mettre le passé à plat, en stigmatisant sans ambiguïté les horreurs des guerres et des régimes destructeurs de la dignité humaine :
• avec le Procès de Nuremberg, la communauté internationale instaurait pour la première fois une juridiction internationale, reconnaissant les crimes de guerre comme crimes contre l’humanité ;
• la mémoire de l’Holocauste, avec la lutte contre l’antisémitisme et contre la résurgence de régimes fascistes sont devenus des éléments fondateurs de la nouvelle Europe ;
• le 27 janvier, jour de la libération d’Auschwitz, est devenu journée de la mémoire en Europe ;
• une telle position commune est indispensable si l’on pense aux « faussaires de l’Histoire » qui ne rendent pas les armes, comme l’a démontré le « sommet négationniste » organisé en décembre 2006 à Téhéran ;
• le 8 mai 1945, fin de la guerre, est devenu la journée de la Libération de l’Europe. Toutefois, ce n’est que le 8 mai 1985, que le Président von Weizäcker a qualifié cette journée comme celle de la Libération, de la libération du régime inhumain de la dictature nationale-socialiste. Ce discours mémorable était une étape décisive dans la « Vergangenheitsbewältigung »…. Ses prédécesseurs y voyait plutôt la journée de la défaite, ou la journée de la catastrophe allemande… Von Weizäcker plaçait définitivement au centre de la culture politique allemande le problème du souvenir.
Pour l’Europe occidentale nous nous réjouissons de l’existence d’une mémoire de la guerre et des enseignements qui en ont été tirés. La conséquence en était le choix d’une gouvernance démocratique, de valeurs et principes communs, d’une construction européenne en tant que forme de système de sécurité institutionnalisé.
L’Europe centrale et orientale, par contre, a connu la libération du nazisme, certes, mais en même temps elle a subit l’annexion par le communisme et l’Union Soviétique. A la place de la libération et de l’intégration démocratique à l’Ouest, nous trouvons à l’Est « le plombage historique » imposé par les accords de Yalta et ainsi la soumission non-démocratique à un système totalitaire.
Ce système a créé la mémoire des déportations, des goulags, des purges et assassinats politiques, de la répression sanglante militaire de Budapest en 1956 et de Prague en 1968.
La mémoire de ces peuples a été également marquée par la connivence des deux totalitarismes. Le pacte Ribbentrop-Molotov de l’année 1939, le partage d’influence entre les Grands, faisait, avant même l’invasion des troupes hitlériennes, des Polonais, des Ukrainiens et des Biélorusses des victimes du « nettoyage » par le régime stalinien. Les charniers de Katyn (avec des milliers d’officiers polonais) et de Kouropaty en Biélorussie (avec des milliers d’ »ennemis du peuple »
en témoignent.
Le véritable exercice de mémoire à l’Est est toujours laissé en friche.
Le fameux rapport de Khrouchtchev sur les crimes de Staline, présenté lors du XXè Congrès du PCUS en 1956, ne pouvait être qu’une manoeuvre des héritiers, mais sans lendemain, comme il a été démontré seulement quelques semaines plus tard par l’écrasement dans le sang de la surrection de Budapest par l’armée soviétique.
L’écroulement de l’Union Soviétique et des régimes communistes a certainement libéré des voix et des écrits sur le passé, tel que « Le livre noir du communisme » en 1997, établit par des chercheurs à l’Ouest et traduit en russe.
Mais suivant la mentalité post-soviétique et l’attitude officielle de la Russie, le sentiment de faute au sens communément admis, n’est ni pratiqué ni encouragé. En effet, renier sa propre histoire libère de toute nécessité de repentir.
Ceci nous amène aujourd’hui à une « MEMOIRE DIVISEE DE L’EUROPE »
Quand les 8 et 9 mai sont commémorés par les pays de l’Europe occidentale et la Russie comme les journées de la Libération, certains pays en Europe centrale et orientale (et les pays baltes en particulier) parlent d’ « annexion », et d’autres le pensent. Pour eux, deux totalitarismes se sont passé le relais. Pour l’individu, peu importe de savoir de quel système il était victime : de la « dictature brune » ou de la « dictature rouge ». Mais sur le plan analytique, la différence reste, elle doit donc se traduire dans les rituels de la mémoire.
Il faut partager la mémoire. Le succès de l’élargissement de l’Europe depuis 1989 dépend également de la capacité de partager et d’unir les mémoires. La mémoire collective de l’Europe est devenue aussi multiple que le sont ses nations et ses cultures. La mémoire de l’Holocauste, le combat commun du racisme et de l’antisémitisme, ainsi que la défense des valeurs de la démocratie et des principes des droits de l’homme sont devenus un élément unificateur en Europe occidentale. Même s’il s’agit, dès à présent, d’une mémoire qui est aussi partagée avec l’Europe centrale et orientale, elle ne peut pas s’arrêter là. Les conséquences de l’occupation soviétique, ainsi que la contribution de chaque pays « satellite » à la dictature communiste, avec toutes ses conséquences, avec les pratiques de l’élimination des « ennemis de classe » ou des « ennemis du peuple ». Tout ça reste la « MEMOIRE BRULANTE » pour l’Europe centrale et orientale. Il y a dix jours, le meilleur film étranger récompensé par un Oscar à Hollywood, était « Das Leben der anderen »/ »La vie des autres », document mouvant sur le rôle « orwellien » de la STASI.
Si l’on veut développer une identité politique au sein de la société européenne, il faut accorder autant d’importance à la reconnaissance et à la discussion des MEMOIRES CONTROVERSEES.
Il faut chercher une voie européenne qui permette de débattre des dissensions et des questions ouvertes sur l’Histoire, et en tirer ainsi des enseignements pour le présent et la consolidation de la démocratie sur l’ensemble du continent européen.
Il est, par exemple, évident que seule une approche européenne permettra de traiter d’une manière objective la problématique des expulsions forcées, pour éviter un nouveau ressentiment anti-allemand, tout particulièrement chez les voisins polonais et tchèques. La saga télévisée hier et ce soir sur la première chaine allemande « Die Flucht »/ »La Fuite », fait revivre cette problématique. Il faut éviter que les émotions et la personnalisation du sujet deviennent les seuls témoins et références de l’histoire.
L’exemple classique du « mauvais usage » de la mémoire a trouvé sa triste démonstration sur le territoire de l’ex-Yougoslavie :
Une mémoire morbide, fondée sur un culte obsessionnel de la défaite, c’est-à-dire la défaite de la bataille du Kosovo(du champ des merles)/ die Schlacht auf dem Amselfeld, le 28 juin 1389, contre les « musulmans ». Elle a pu servir de point de ralliement à la mémoire blessée des Serbes jusqu’à nos jours. Il s’agit de l’utilisation d’une tradition de revanche, fondée sur l’existence d’une mémoire qui ne passe pas, et que l’on entretient artificiellement comme une arme de guerre au service du nationalisme.
Il s’est également ajouté le phénomène de l’utilisation cynique par des dirigeants peu scrupuleux du nationalisme comme un moyen de garder le pouvoir. Si le régime de Tito avait essayé de faire oublier le souvenir des atrocités entre les « Tchetniks » serbes et les « Oustachis » croates pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, les Présidents Milosevic et Tudjman n’ont pas hésité à faire revivre cette mémoire qui blessait, qui fâchait et qui divisait …. Les différents conflits et guerres qui s’en suivaient en ex-Yougoslavie ont fait 200 000 morts.
L’absence d’une culture démocratique dans cette partie de l’Europe a facilité ce jeu irresponsable avec l’Histoire, cette ré-ouverture brutale de cicatrices pas encore fermées.
EN CONCLUSION : C’est un fait que l’Europe a accompli un travail sur la mémoire dont le bilan est plus que globalement positif. Ceci constitue une forme de protection incontestable. En Europe occidentale il y avait une volonté politique de travailler le passé, en vue d’un ordre meilleur, d’un avenir plus humain, d’un avenir plus démocratique.
La volonté d’INTEGRER LA MEMOIRE pour transcender l’histoire se retrouve bien dans le constat fait par l’ancien Chancelier Gerhard Schröder : « Le souvenir d’Auschwitz est une part de notre identité » ; et Gerhard Schröder appartient déjà à la génération qui peut réclamer la « grâce de la naissance tardive »/ »Gnade der späten Geburt » (selon une expression de son prédécesseur Helmut Kohl).
L’autre constat que les Etats-nations européens sont réconciliés entre eux, se justifie certainement pour la partie occidentale du continent. Mais aujourd’hui, dans la Grande Europe unie, celle des 27 au sein de l’Union Européenne ou celle des 46 du Conseil de l’Europe, il est important de surmonter la mémoire divisée du continent. Il faut réussir à consolider la réconciliation et l’intégration complète des nouvelles démocraties dans le projet européen. Il faut lancer un véritable travail de mémoire chez ceux qui estiment que renier sa propre histoire libère de toute nécessité de repentir. Il n’y a personne qui mette en question l’énorme sacrifice des dizaines et dizaines de millions de morts parmi la population civile et parmi les soldats de l’Union Soviétique dans la résistance et la bataille contre le « fascisme ». Toutefois, ceci ne peut pas exonérer l’URSS et son Etat successeur des actes commis par le régime soviétique à l’intérieur du pays, comme à l’égard des peuples et pays « satellites ».
L’avenir d’une grande Europe, d’une Europe unie, va être tributaire de ce travail de mémoire inachevée. Ceci reste une tâche commune. Seulement une MEMOIRE EUROPEENNE facilitera l’intégration des mémoires des « autres » à sa propre mémoire.
La prise en compte des différentes mémoires permet aux historiens de préciser le déroulement, les origines des faits. ls peuvent mesurer leur portée et établir les bilans.
Présenter l’ensemble de l’histoire ce n’est pas juger, c’est comprendre et faire comprendre. C’est aider les citoyens à construire leur devenir.
CELUI QUI IGNORE SON PASSE, NE PEUT NI COMPRENDRE SON PRESENT, NI BATIR SON AVENIR.
par Klaus SCHUMANN (Président LIONS METROPOLE EUROPE 2006/2007)
Les 30 ans de Strasbourg-Métropole-Europe étaient l’occasion de rappeler le caractère transfrontalier et européen de notre Club, sa mission d’origine de renforcer les liens humains entre les deux rives du Rhin ; d’être une passerelle pour des idées et des initiatives communes.
En trois conférences, nous avons évoqué la contribution importante de la coopération transfrontalière à la construction et l’intégration européennes, ici sur le Rhin comme ailleurs en Europe, y inclus en Europe centrale et orientale.
Pour évoquer, à côté de la force pragmatique des coopérations économique, culturelle, scientifique ainsi que dans les domaines juridiques, de la sécurité et de l’environnement, également l’élément psychologique et politique indispensable à une véritable réconciliation et coopération dans la confiance , j’ai proposé « le rôle de la mémoire » comme thème pour ce soir. Elle est composante de l’Histoire, de l’histoire vécue, de l’histoire décrite, de l’histoire interprétée, de l’histoire manipulée….
La mémoire du passé est constamment présente dans notre vie de tous les jours tant à travers des événements politiques que culturels.
Les quelques exemples des derniers mois et semaines en sont l’illustration :
Le rectorat de l’Université de Strasbourg organise régulièrement des « Café histoire » (au Snack Michel) permettant des rencontres entre des universitaires et un public intéressé :
• en février le Prof. Alfred Wahl présentait sa plus récente publication sur « La seconde histoire du nazisme dans la RFA depuis 1945 »
• en mars (dans dix jours) un Professeur parisien présentera le sujet du « colonialisme »
Quant à cette dernière problématique, le mensuel « L’Histoire » consacre son numéro du mois de mars à « Colonisation - Les massacres oubliés ». Quand le Président Chirac accueillait le 16 février dernier le 24è Sommet France-Afrique, la presse titrait : « Le crépuscule de la ‘FRANCAFRIQUE’ ». Le dernier Festival de Cannes avait fait un triomphe au film « Indigènes » célébrant le comportement héroïque des tirailleurs africains lors de la Seconde Guerre Mondiale.
Mais pour revenir à l’avenir de l’Europe, celui-ci reste toujours tributaire de la mémoire de son passé :
• depuis l’automne 2006 l’histoire-roman de l’ascension d’un jeune SS « Les Bienveillantes » de Jonathan Little bat tous les records de vente en librairie ;
• le 18 janvier dernier le Président de la République rendait hommage au Panthéon aux Justes de France ayant sauvé les Juifs de la déportation ;
• quelques jours plus tard c’était la mort de Maurice Papon qui rappelait le rôle ambigu du régime de Vichy à cet égard ;
• par ailleurs, Alfred Wahl, dans son étude, rappelle les dizaines de milliers de « Papon » qui ont survécu administrativement et politiquement en Allemagne après 1945 et ce jusqu’à nos jours ;
• le « coming-out » de Günter Grass, en été dernier, a démontré que « 60 ans après » la mémoire reste vivante et controversée ;
• il y a aussi, par exemple, l’attitude des actuels dirigeants politiques de la Pologne ; elle semble être irrationnelle et marquée par un nationalisme ombrageux. Oubliée l’image forte d’un Willy Brandt agenouillé devant la plaque commémorative du Ghetto de Varsovie en 1970 . Le projet d’un gazoduc russe-allemand sous la Baltique est carrément assimilé à un nouveau pacte germano-soviétique, comme il a été signé par Ribbentrop et Molotov en 1939 ;
• fin février la Russie protestait vivement contre le projet d’enlèvement à Tallinn, la capitale de l’Estonie, d’un monument dédié aux soldats soviétiques ayant libérés l’Estonie du nazisme. Par contre, pour nombre d’Estoniens ce monument est un vestige inacceptable de l’annexion de leur pays par l’URSS ;
• également en février sortait en librairie les « Carnets de guerre – De Moscou à Berlin 1941 – 1945 » de Vassili Grossman, auteur russe décédé en 1964. Il décrit le quotidien de la « grande guerre patriotique » et du régime stalinien. Quand, de son vivant, le manuscrit fut transmit aux échelons supérieurs du Parti, Mikhaïl Souslov, chef-idéologue du PCUS, lui annonça que son roman ne pouvait pas être publié avant deux ou trois cents ans.
Je reviendrai évidemment sur le rôle de la mémoire du nazisme et du communisme/stalinisme dans le contexte de la construction européenne.
Juste encore quelques exemples de l’actualité qui montrent que la mémoire reste un fardeau pour le quotidien européen :
• l’Espagne est encore malade de son passé ; après une transition
démocratique non-violente à la fin des années 1970, les stigmates du franquisme marquent encore aujourd’hui la société espagnole;
• le 26 février dernier, l’arrêt de la Cour Internationale de Justice qualifie de génocide le massacre de 8 000 musulmans à Srebrenica en 1995, mais écarte le fait que la Serbie ait commis de génocide en Bosnie durant la guerre 1992-1995. Le Général Mladic, bourreau de Srebrenica et accusé de crime contre l’humanité, peut toujours compter sur une très large complicité publique. Par ailleurs, avec la continuation de la controverse quant au statut futur du Kosovo, une grande partie des peuples sur le territoire de l’ex-Yougoslavie restent toujours, et malgré la perspective européenne, des prisonniers de leur mémoire ;
• l’assassinat le 19 janvier dernier d’un journaliste turco-arménien, Hrant Dink, par un fanatique téléguidé, nous rappelle la problématique de la mémoire et du pardon liée aux massacres subis par le peuple arménien au début du XXème siècle. Pour l’Arménie c’est un génocide et elle demande condamnation, pardon et repentance. Pour la Turquie, il y a eu des souffrances incontestables, mais dont la responsabilité incombe à un régime du passé. Elle demande un travail commun de mémoire des historiens des deux pays.
Si, malgré tout, les Européens semblent avoir fait le bon usage de la mémoire de leur passé néfaste, ceci n’est pas encore le cas pour d’autres parties du monde :
• dans la région Asie-Pacifique, le Japon est toujours critiqué par la Chine et les autres peuples de ne pas avoir fait son travail de mémoire et de maintenir la vision officielle d’une mémoire sélective, voir d’une amnésie générale, quant à la présentation de l’expansionisme japonais en Asie dans les années 1930 et 1940. Le sanctuaire Yasukumi à Tokyo, où sont vénérés les criminels de guerre condamnés à l’issu de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que ceux qui ont mené les opérations coloniales, jouit toujours d’une reconnaissance officielle. C’est seulement au courant des années 1990, et sur des initiatives locales, que quelques musés de commémoration ont été créés qui remettent en cause la représentation officielle de l’histoire en montrant un Japon également agresseur et responsable de souffrances immenses infligées aux autres peuples de la région ;
• pour les Etats-Unis les effets des bombes sur Hiroshima et Nagasaki relevaient, jusqu’au début des années 1950, du secret militaire et l’on ignorait ce qu’enduraient les survivants irradiés. Depuis, un travail de mémoire a été fait qui trouve également son expression dans deux films récents et remarquables de l’acteur et réalisateur, Clint Eastwood. Après « Mémoire de nos pères », un film qui décrit du côté américain la bataille sanglante d’Iwo Jima en transmettant le souvenir par la création d’une mythologie à travers la photo célèbre du groupe de marines plantant le drapeau américain sur cet îlot rocailleux du Pacifique. Actuellement vient de sortir son deuxième film « Lettres d’Iwo Jima » racontant la « même histoire », mais adoptant la vision et le vécu des Japonais ;
Je m’arrête ici avec mes références au travail de mémoire en dehors de l’Europe qui sont loin d’être complètes…. si nous pensons aux Khmers rouges… ou au génocide ruandais…., mais également à l’exemple remarquable de l’Afrique du Sud avec sa « Truth Commission »…..
Pour ce qui est de l’Europe, nous constatons que la mémoire de son passé récent a provoqué un choc salutaire :
Le cri d’après-guerre « PLUS JAMAIS CA », c’était le souvenir de deux horribles guerres à dimension mondiale avec des dizaines et des dizaines de millions de morts, en grande majorité des civils. C’était la mémoire de régimes autoritaires et totalitaires, dont celui du nazisme allant jusqu’au génocide délibéré d’un peuple, l’extermination industrielle et bureaucratique des Juifs d’Europe….l’organisation de l’horreur sans précédent.
La dignité humaine a été bafouée à travers l’ensemble de l’Europe.
Cette mémoire du passé était suffisamment récente et forte pour générer un réveil, pour générer la rupture avec une histoire qui semblait se répéter éternellement à travers des conflits et des guerres sanglants. Après le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale surgissait une volonté de rupture avec des clichés et stéréotypes récurrents diabolisant l’autre, le voisin, l’ennemi éternel.
Cette rupture était seulement possible grâce à l’exercice de la mémoire, y inclus la volonté de faire le procès des auteurs des horreurs du passé.
La mémoire, c’est le rappel du vécu, c’est l’image qui reste incrustée dans la tête, l’image qui peut devenir cauchemar. La mémoire c’est le témoignage oral, c’est le récit écrit, c’est l’image qui devient tableau ou pierre sculptée… Cette multitude de mémoires individuelles ou collectives deviennent partie intégrante de l’histoire dans son ensemble reconstituée par les scientifiques.
La mémoire c’est le lieu du souvenir, le champ de bataille, le champ de ruines, le camp ; c’est le musé de commémoration , c’est la date ou le monument à la gloire d’une victoire ou la date ou le monument au souvenir d’une défaite…
La mémoire, dans sa forme écrite ou bâtie peut inciter à prendre conscience, à tirer des enseignements ; elle peut ainsi mener à la repentance/ Reue. Mais elle peut également inciter à l’aveuglement nationaliste et revanchiste.
C’est pourquoi, la mémoire est un élément décisif pour l’Europe, son passé, son présent et son avenir.
Le choix de l’après-guerre était clair : « PLUS JAMAIS CA ». Ainsi la mémoire est devenue symbole de réconciliation et le moteur de la coopération et de l’intégration européennes.
La terre d’Alsace en est riche en symboles : les champs de batailles de l’Alsace du Nord, le Hartmannsweilerkopf dans les Vosges, la Ligne Maginot, le Camp du Struthof, le Mémorial de Schirmeck…. témoignent des trois guerres du passé et de leurs horribles conséquences.
L’Europe dans une grande partie, à savoir l’Europe occidentale, a vécu pendant les 60 dernières années un moment extraordinaire et sans précédent de son histoire ; une période de paix, une stabilité politique, économique et sociale relative.
C’est en 1989/90 avec la chute du Mur, et avec lui, du « communisme triomphant » en Europe centrale et orientale, que pour l’ensemble du continent et de ses populations s’est réalisée cette perspective d’une véritable coexistence pacifique, d’une construction et intégration européennes.
Cette image globale n’est évidemment et malheureusement pas toute la vérité, pas toute la réalité.
Nous nous souvenons tous des guerres, drames et horreurs intervenus sur le territoire de l’ex-Yougoslavie entre 1991 et 1999. Ce n’était guère par naïveté, mais surtout par ignorance et négligence que nous sommes tombés des nues quand le drame est arrivé. Nous nous sommes trop facilement accrochés à la soit-disante infaillibilité de notre « credo » de 1945 : une telle chose ne peut plus jamais arriver en Europe.
En effet, le MAUVAIS USAGE DE LA MEMOIRE était pour beaucoup dans le déclenchement de la tragédie yougoslave.
Malheureusement il existe encore de multiples foyers de tensions et de conflits potentiels, en particulier sur le territoire de l’ex-Union Soviétique, tels que la Transnistrie, l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, le Haut-Karabakh, la Tchétchénie…. Il s’agit de situations que l’on maintient ou que l’on laisse pourrir pour des raisons de géopolitique, de pouvoir, d’influence, voire de trafic mafieux….
Je ne peux non plus pas oublier Chypre : île divisée ; une situation européenne inacceptable et lourdement chargée par le poids de la mémoire et de sa lecture.
La mémoire, et surtout, la gestion de la mémoire, était, est, et sera un facteur décisif pour l’Europe et son avenir.
Nous, les différentes communautés, les peuples, les nations, pouvons être hantés par la mémoire. Mais nous pouvons également être libérés d’une histoire qui ne semble être qu’une éternelle répétition . Ceci demande un exercice ouvert et honnête de mémoire. Ceci demande la volonté d’entamer un avenir commun, sur des bases de confiance, de respect mutuel et de convictions et valeurs partagées.
La « success-story » de la construction européenne est certainement la preuve qu’il ne s’agit pas d’une utopie.
Si l’Europe est devenue un peu le « continent de la mémoire », le bon exemple , le modèle pour d’autres régions du monde, c’est, en effet, grâce au BON USAGE DE LA MEMOIRE ; c’est grâce à la détermination d’un nombre d’hommes d’Etat de défier une histoire qui se répète, de s’engager sur le chemin de la réconciliation, de la reconstruction, et de la mise en route d’une nouvelle Europe, basée sur des valeurs et principes reconnus et respectés en commun, basée sur des institutions d’une démocratie pluraliste.
N’oublions pas que le choix de Strasbourg en 1949 comme siège de la première institution politique européenne, le Conseil de l’Europe, était un choix délibéré. Strasbourg, une ville sur la frontière ; une frontière et une ville combattues durant des siècles. Elle avait vocation de devenir le symbole de la réconciliation franco-allemande et ainsi de la construction européenne sur des bases nouvelles.
Réconciliation et confiance mutuelle n’étaient possible qu’à condition de mettre le passé à plat, en stigmatisant sans ambiguïté les horreurs des guerres et des régimes destructeurs de la dignité humaine :
• avec le Procès de Nuremberg, la communauté internationale instaurait pour la première fois une juridiction internationale, reconnaissant les crimes de guerre comme crimes contre l’humanité ;
• la mémoire de l’Holocauste, avec la lutte contre l’antisémitisme et contre la résurgence de régimes fascistes sont devenus des éléments fondateurs de la nouvelle Europe ;
• le 27 janvier, jour de la libération d’Auschwitz, est devenu journée de la mémoire en Europe ;
• une telle position commune est indispensable si l’on pense aux « faussaires de l’Histoire » qui ne rendent pas les armes, comme l’a démontré le « sommet négationniste » organisé en décembre 2006 à Téhéran ;
• le 8 mai 1945, fin de la guerre, est devenu la journée de la Libération de l’Europe. Toutefois, ce n’est que le 8 mai 1985, que le Président von Weizäcker a qualifié cette journée comme celle de la Libération, de la libération du régime inhumain de la dictature nationale-socialiste. Ce discours mémorable était une étape décisive dans la « Vergangenheitsbewältigung »…. Ses prédécesseurs y voyait plutôt la journée de la défaite, ou la journée de la catastrophe allemande… Von Weizäcker plaçait définitivement au centre de la culture politique allemande le problème du souvenir.
Pour l’Europe occidentale nous nous réjouissons de l’existence d’une mémoire de la guerre et des enseignements qui en ont été tirés. La conséquence en était le choix d’une gouvernance démocratique, de valeurs et principes communs, d’une construction européenne en tant que forme de système de sécurité institutionnalisé.
L’Europe centrale et orientale, par contre, a connu la libération du nazisme, certes, mais en même temps elle a subit l’annexion par le communisme et l’Union Soviétique. A la place de la libération et de l’intégration démocratique à l’Ouest, nous trouvons à l’Est « le plombage historique » imposé par les accords de Yalta et ainsi la soumission non-démocratique à un système totalitaire.
Ce système a créé la mémoire des déportations, des goulags, des purges et assassinats politiques, de la répression sanglante militaire de Budapest en 1956 et de Prague en 1968.
La mémoire de ces peuples a été également marquée par la connivence des deux totalitarismes. Le pacte Ribbentrop-Molotov de l’année 1939, le partage d’influence entre les Grands, faisait, avant même l’invasion des troupes hitlériennes, des Polonais, des Ukrainiens et des Biélorusses des victimes du « nettoyage » par le régime stalinien. Les charniers de Katyn (avec des milliers d’officiers polonais) et de Kouropaty en Biélorussie (avec des milliers d’ »ennemis du peuple »
Le véritable exercice de mémoire à l’Est est toujours laissé en friche.
Le fameux rapport de Khrouchtchev sur les crimes de Staline, présenté lors du XXè Congrès du PCUS en 1956, ne pouvait être qu’une manoeuvre des héritiers, mais sans lendemain, comme il a été démontré seulement quelques semaines plus tard par l’écrasement dans le sang de la surrection de Budapest par l’armée soviétique.
L’écroulement de l’Union Soviétique et des régimes communistes a certainement libéré des voix et des écrits sur le passé, tel que « Le livre noir du communisme » en 1997, établit par des chercheurs à l’Ouest et traduit en russe.
Mais suivant la mentalité post-soviétique et l’attitude officielle de la Russie, le sentiment de faute au sens communément admis, n’est ni pratiqué ni encouragé. En effet, renier sa propre histoire libère de toute nécessité de repentir.
Ceci nous amène aujourd’hui à une « MEMOIRE DIVISEE DE L’EUROPE »
Quand les 8 et 9 mai sont commémorés par les pays de l’Europe occidentale et la Russie comme les journées de la Libération, certains pays en Europe centrale et orientale (et les pays baltes en particulier) parlent d’ « annexion », et d’autres le pensent. Pour eux, deux totalitarismes se sont passé le relais. Pour l’individu, peu importe de savoir de quel système il était victime : de la « dictature brune » ou de la « dictature rouge ». Mais sur le plan analytique, la différence reste, elle doit donc se traduire dans les rituels de la mémoire.
Il faut partager la mémoire. Le succès de l’élargissement de l’Europe depuis 1989 dépend également de la capacité de partager et d’unir les mémoires. La mémoire collective de l’Europe est devenue aussi multiple que le sont ses nations et ses cultures. La mémoire de l’Holocauste, le combat commun du racisme et de l’antisémitisme, ainsi que la défense des valeurs de la démocratie et des principes des droits de l’homme sont devenus un élément unificateur en Europe occidentale. Même s’il s’agit, dès à présent, d’une mémoire qui est aussi partagée avec l’Europe centrale et orientale, elle ne peut pas s’arrêter là. Les conséquences de l’occupation soviétique, ainsi que la contribution de chaque pays « satellite » à la dictature communiste, avec toutes ses conséquences, avec les pratiques de l’élimination des « ennemis de classe » ou des « ennemis du peuple ». Tout ça reste la « MEMOIRE BRULANTE » pour l’Europe centrale et orientale. Il y a dix jours, le meilleur film étranger récompensé par un Oscar à Hollywood, était « Das Leben der anderen »/ »La vie des autres », document mouvant sur le rôle « orwellien » de la STASI.
Si l’on veut développer une identité politique au sein de la société européenne, il faut accorder autant d’importance à la reconnaissance et à la discussion des MEMOIRES CONTROVERSEES.
Il faut chercher une voie européenne qui permette de débattre des dissensions et des questions ouvertes sur l’Histoire, et en tirer ainsi des enseignements pour le présent et la consolidation de la démocratie sur l’ensemble du continent européen.
Il est, par exemple, évident que seule une approche européenne permettra de traiter d’une manière objective la problématique des expulsions forcées, pour éviter un nouveau ressentiment anti-allemand, tout particulièrement chez les voisins polonais et tchèques. La saga télévisée hier et ce soir sur la première chaine allemande « Die Flucht »/ »La Fuite », fait revivre cette problématique. Il faut éviter que les émotions et la personnalisation du sujet deviennent les seuls témoins et références de l’histoire.
L’exemple classique du « mauvais usage » de la mémoire a trouvé sa triste démonstration sur le territoire de l’ex-Yougoslavie :
Une mémoire morbide, fondée sur un culte obsessionnel de la défaite, c’est-à-dire la défaite de la bataille du Kosovo(du champ des merles)/ die Schlacht auf dem Amselfeld, le 28 juin 1389, contre les « musulmans ». Elle a pu servir de point de ralliement à la mémoire blessée des Serbes jusqu’à nos jours. Il s’agit de l’utilisation d’une tradition de revanche, fondée sur l’existence d’une mémoire qui ne passe pas, et que l’on entretient artificiellement comme une arme de guerre au service du nationalisme.
Il s’est également ajouté le phénomène de l’utilisation cynique par des dirigeants peu scrupuleux du nationalisme comme un moyen de garder le pouvoir. Si le régime de Tito avait essayé de faire oublier le souvenir des atrocités entre les « Tchetniks » serbes et les « Oustachis » croates pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, les Présidents Milosevic et Tudjman n’ont pas hésité à faire revivre cette mémoire qui blessait, qui fâchait et qui divisait …. Les différents conflits et guerres qui s’en suivaient en ex-Yougoslavie ont fait 200 000 morts.
L’absence d’une culture démocratique dans cette partie de l’Europe a facilité ce jeu irresponsable avec l’Histoire, cette ré-ouverture brutale de cicatrices pas encore fermées.
EN CONCLUSION : C’est un fait que l’Europe a accompli un travail sur la mémoire dont le bilan est plus que globalement positif. Ceci constitue une forme de protection incontestable. En Europe occidentale il y avait une volonté politique de travailler le passé, en vue d’un ordre meilleur, d’un avenir plus humain, d’un avenir plus démocratique.
La volonté d’INTEGRER LA MEMOIRE pour transcender l’histoire se retrouve bien dans le constat fait par l’ancien Chancelier Gerhard Schröder : « Le souvenir d’Auschwitz est une part de notre identité » ; et Gerhard Schröder appartient déjà à la génération qui peut réclamer la « grâce de la naissance tardive »/ »Gnade der späten Geburt » (selon une expression de son prédécesseur Helmut Kohl).
L’autre constat que les Etats-nations européens sont réconciliés entre eux, se justifie certainement pour la partie occidentale du continent. Mais aujourd’hui, dans la Grande Europe unie, celle des 27 au sein de l’Union Européenne ou celle des 46 du Conseil de l’Europe, il est important de surmonter la mémoire divisée du continent. Il faut réussir à consolider la réconciliation et l’intégration complète des nouvelles démocraties dans le projet européen. Il faut lancer un véritable travail de mémoire chez ceux qui estiment que renier sa propre histoire libère de toute nécessité de repentir. Il n’y a personne qui mette en question l’énorme sacrifice des dizaines et dizaines de millions de morts parmi la population civile et parmi les soldats de l’Union Soviétique dans la résistance et la bataille contre le « fascisme ». Toutefois, ceci ne peut pas exonérer l’URSS et son Etat successeur des actes commis par le régime soviétique à l’intérieur du pays, comme à l’égard des peuples et pays « satellites ».
L’avenir d’une grande Europe, d’une Europe unie, va être tributaire de ce travail de mémoire inachevée. Ceci reste une tâche commune. Seulement une MEMOIRE EUROPEENNE facilitera l’intégration des mémoires des « autres » à sa propre mémoire.
La prise en compte des différentes mémoires permet aux historiens de préciser le déroulement, les origines des faits. ls peuvent mesurer leur portée et établir les bilans.
Présenter l’ensemble de l’histoire ce n’est pas juger, c’est comprendre et faire comprendre. C’est aider les citoyens à construire leur devenir.
CELUI QUI IGNORE SON PASSE, NE PEUT NI COMPRENDRE SON PRESENT, NI BATIR SON AVENIR.
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